Ressentir et Agir

Sommes-nous en train de perdre notre empathie à force de voir trop de violence ?

Entre surabondance d’images choquantes et réseaux sociaux saturés, une question s’impose : comment préserver notre humanité commune ?

L’image qui fait basculer

La mort en direct d’un homme sur TikTok, Jean Pormanove, filmée sous les yeux du monde entier, a marqué une étape choquante. Loin d’être un cas isolé, elle s’ajoute à une avalanche quotidienne d’images violentes : guerres retransmises en continu, manifestations brutales, discours haineux. À force d’exposition, une question dérangeante surgit : notre monde devient-il insensible ?

Cette saturation émotionnelle pourrait conduire à une empathie « aseptisée », vidée de son intensité. Avant d’y répondre, rappelons ce qu’est réellement l’empathie et pourquoi elle demeure un pilier fragile mais essentiel de notre humanité.

Qu’est-ce que l’empathie ?

Le mot “empathie”, issu de l’allemand Einfühlung, désignait à l’origine la capacité à se projeter dans une œuvre d’art. Aujourd’hui, la psychologie et les neurosciences en soulignent trois composantes :

  • Le partage affectif : ressentir l’émotion d’autrui.
  • La prise de perspective : comprendre rationnellement ce que vit l’autre.
  • La motivation prosociale : agir en conséquence.

Le neuroscientifique Jean Decety (2021) rappelle que ces dimensions reposent sur des bases biologiques solides, mais qu’elles sont modulées par notre environnement culturel et social.

Le philosophe Christian Lazzeri distingue quant à lui l’empathie cognitive (comprendre) de l’empathie émotionnelle (ressentir). Or, lorsque l’empathie reste purement cognitive, elle peut devenir froide, distante, incapable de susciter une véritable solidarité.

Médias et réseaux sociaux : une empathie biaisée

La multiplication des images violentes ne produit pas seulement une fatigue émotionnelle : elle influence aussi la direction de notre empathie.

En 2024, la chercheuse en neurosciences Samah Karaki soulignait que « l’empathie est politique ». Nous ne réagissons pas avec la même intensité à toutes les souffrances : certaines vies apparaissent plus « dignes de compassion » que d’autres.

Cette hiérarchisation, explique Karaki, est façonnée par les médias, les discours dominants et les algorithmes des réseaux sociaux. Une guerre proche géographiquement ou culturellement nous touche plus qu’un conflit lointain. Cette sélectivité de l’empathie n’est pas naturelle, elle est construite.

De leur côté, Julien Brugeron, Allan Deneuville et Soukayna Mniaï (2024) montrent que les médias traditionnels, tout comme les plateformes numériques, orientent nos émotions en choisissant certains cadres de représentation. Les « bulles de filtre » renforcent ces biais : chacun voit surtout les drames que son algorithme estime pertinents.

Une empathie fragilisée, mais pas disparue

Malgré ce constat, l’empathie n’a pas disparu. Elle se transforme. Sur les réseaux, on trouve aussi des espaces de solidarité : groupes de soutien après un deuil, communautés de malades, associations caritatives numériques.

Le psychologue Vincent Gosselin Boucher (2022) rappelle que l’introspection, l’écriture et la réflexion personnelle peuvent raviver une empathie authentique, en nous reconnectant à nos propres émotions.

Ainsi, si la saturation d’images peut engourdir notre sensibilité, elle peut aussi nous pousser à chercher d’autres formes de lien plus profondes, plus choisies.

Qui est le plus touché par ce déclin apparent de l’empathie ?

  • Les jeunes et adolescents : selon une étude de HabiloMédias (2021), une exposition répétée aux contenus violents favorise l’agressivité impulsive et réduit la capacité à identifier les émotions d’autrui, surtout entre 14 et 16 ans.
  • Les professionnels en première ligne : soignants, journalistes ou forces de l’ordre, confrontés quotidiennement à la violence, risquent l’“épuisement empathique”. Leur compassion peut s’émousser face à la répétition des situations traumatisantes.

Ces groupes apparaissent comme particulièrement vulnérables à une forme de désensibilisation émotionnelle.

Pistes de réflexion pour préserver notre humanité

Sans proposer de solutions toutes faites, plusieurs pistes méritent réflexion :

  1. Se donner le droit de décrocher : réduire volontairement notre exposition aux images violentes pour laisser place à une résonance émotionnelle plus saine.
  2. Diversifier les récits : écouter les histoires minorisées ou éloignées géographiquement pour sortir de nos bulles d’empathie sélective.
  3. Pratiquer l’introspection : l’écriture, le partage narratif ou la méditation permettent de réactiver notre connexion émotionnelle.
  4. Repenser la régulation médiatique : plutôt que censurer, contextualiser les images violentes et donner aux citoyens les clés pour les analyser.

Ces pistes ne visent pas à culpabiliser mais à nourrir une vigilance collective et personnelle.

Réguler la violence : un enjeu collectif

La question de la régulation est sensible. Les experts convergent sur trois axes :

  • Modération intelligente : signaler et contextualiser plutôt que masquer.
  • Responsabilité éditoriale : éviter la recherche du spectaculaire qui banalise la souffrance.
  • Éducation aux médias : apprendre dès le plus jeune âge à reconnaître les biais et à exercer un regard critique.

Ici encore, l’objectif n’est pas de réduire l’accès à l’information, mais de préserver une capacité empathique équilibrée

Inquiétude et espoir

Oui, l’excès d’images violentes peut nous rendre moins sensibles. Oui, les réseaux sociaux amplifient ce phénomène. Mais non, tout n’est pas perdu.

L’empathie fait partie de notre humanité la plus profonde. Elle peut se fragiliser, mais elle peut aussi se cultiver, se régénérer, s’adapter. En prendre conscience est déjà un premier pas. Comme le rappelle Samah Karaki, il s’agit moins de sauver l’empathie que de la repenser pour l’élargir, la rendre plus inclusive et moins conditionnée.

Pour aller plus loin

  • Jean Decety (2021) – Travaux en neurosciences sociales sur les composantes de l’empathie.
  • Christian Lazzeri (2011) – Distinction entre empathie cognitive et émotionnelle, impact de la catégorisation sociale.
  • Samah Karaki (2023-2024) – L’empathie est politique : Comment les normes sociales façonnent la biologie des sentiments.
  • Julien Brugeron, Allan Deneuville & Soukayna Mniaï (2024) – Étude sur l’orientation de l’empathie à travers les cadres médiatiques et numériques.
  • Vincent Gosselin Boucher (2022) – Réflexion sur l’introspection et la régénération de l’empathie.
  • HabiloMédias (2021) – Études sur l’impact de l’exposition aux contenus violents chez les adolescents.

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