Découvrez comment le partage social des émotions renforce nos liens et façonne notre équilibre psychologique.
Souvent j’ai été impressionnée voire apeurée par le mouvement des foules lorsqu’elles semblaient s’accorder au même diapason pour exprimer une émotion collective. Idem au cours d’une cérémonie particulière comme un mariage, où soudain au moment où les mariés confirment ensemble leur vœu d’union, tous les invités de concert, sourient et versent parfois quelques larmes de joie.
C’est drôle parce-que jusque à ce que je sois formée aux compétences psychosociales, j’ai souvent réduit le monde des émotions à un espace personnel. Jusqu’à ce que j’assiste un jour à un concert où la liesse fut si intense, que je fus emportée moi-même par un flot d’émotions positives. J’applaudissais à tout rompre et je souriais à des gens que je ne connaissais pas. Je pouvais lire dans leur regard, qu’ils vivaient la même chose que moi. Nous étions littéralement mus par une attraction commune que nous inspirait la musique de ce concert.
De nos jours, les médias de tous ordres relaient le pouls du monde sur tous les plans : Politique, économique, social, financier, écologique, scientifique etc. Pour toutes ces actualités si la plupart d’entre elles peuvent susciter des émotions intrinsèques (peine, joie, colère, peur…),elles sont aussi source de mouvements collectifs portés par des émotions collectives. Et comme en ces temps si agités, où que nous nous trouvions sur le globe terrestre, nous ne sommes pas à l’abri de remous sociétaux, le sujet m’a interpellée.
Quand on pense aux émotions, souvent nous imaginons quelque chose de très personnel : la joie après une bonne nouvelle, la colère face à une injustice, la peur lors d’un danger. Pourtant, la psychologie et la sociologie nous montrent que les émotions ne sont pas seulement des expériences intérieures et individuelles. Elles circulent, se partagent, et prennent une dimension collective capable d’influencer des foules, des communautés, et même des mouvements sociaux entiers.
Bienvenue dans le monde fascinant des émotions partagées.
Qu’est-ce qu’une émotion partagée ?
Les chercheurs parlent d’émotions collectives ou de groupe lorsqu’un ensemble de personnes ressent simultanément des états affectifs proches, dans un contexte donné.
Quelques caractéristiques clés :
- Elles sont synchronisées : dans un stade de foot, aux jeux olympiques, une victoire déclenche une explosion de joie quasi unanime.
- Elles ont une intensité amplifiée : à plusieurs, on rit plus fort, on pleure plus intensément.
- Elles renforcent le sentiment d’appartenance : « nous étions ensemble dans ce moment ».
- Elles se propagent vite, un peu comme une onde : un sourire ou un slogan peuvent enflammer une foule.
En somme, les émotions ne se contentent pas d’être ressenties, elles circulent et façonnent nos liens sociaux.
Comment se transmettent-elles ?
La psychologie sociale a identifié plusieurs mécanismes :
- La contagion émotionnelle : on imite inconsciemment les mimiques, le ton ou la posture d’autrui. Résultat, nos émotions convergent.
- L’empathie : comprendre et ressentir ce que vit l’autre, ce qui favorise un partage affectif.
- La comparaison sociale : « Suis-je en train de réagir comme les autres ? », question qui aligne nos émotions sur celles du groupe.
- Les normes sociales : dans une cérémonie officielle, la solennité est attendue, alors que dans un concert, l’excitation est encouragée.
Autrement dit, les émotions partagées ne naissent pas du hasard, mais de règles implicites, de nos interactions et de nos besoins humains de connexion.
Des exemples concrets
On retrouve les émotions partagées partout :
- La joie collective lors d’une victoire sportive.
- Le deuil commun face à une catastrophe.
- L’enthousiasme contagieux dans un concert ou un festival.
- La peur partagée lors d’une crise sanitaire ou d’une menace.
- Le sentiment d’unité dans une manifestation ou un mouvement social.
Ces émotions collectives façonnent notre mémoire commune : elles deviennent des repères de vie, mais aussi des leviers puissants d’action collective.
Ce que dit la recherche en psychologie
Le psychologue Bernard Rimé a largement étudié le partage social des émotions. Selon lui, après avoir vécu une émotion forte, nous ressentons presque toujours le besoin de la raconter — à un proche, un collègue, parfois même à des inconnus sur les réseaux sociaux.
Ce partage agit à plusieurs niveaux :
- Intrapersonnel : partager une joie renforce notre bien-être ; partager une tristesse peut aider, mais attention à la « co-rumination », quand on ressasse sans avancer.
- Interpersonnel : raconter ses émotions crée du lien, développe l’empathie, et réduit l’isolement.
- Collectif : les émotions partagées renforcent la cohésion et l’identité d’un groupe, comme lors des commémorations après les attentats de Paris.
En clair, partager ses émotions n’est pas une simple « catharsis », c’est un ciment relationnel et social.
Ce que dit la sociologie des mouvements sociaux
Stéphane Latté, spécialiste des mobilisations collectives, propose une vision plus nuancée. Ses recherches sur les associations de victimes, notamment après l’explosion d’AZF à Toulouse, montrent que réduire une mobilisation à une « militance émotionnelle » est trop simpliste.
Trois apports majeurs de ses travaux :
- Critique de la “militance émotionnelle” :
Les émotions ne suffisent pas à expliquer pourquoi des personnes s’engagent. Les réseaux sociaux existants, les conditions de vie, ou encore l’ancrage territorial jouent un rôle tout aussi important. - La juridiction de l’émotion :
Les associations de victimes sont parfois perçues comme « irrationnelles », dominées par le chagrin. Cela les fragilise face aux institutions ou aux médias. D’où l’importance pour leurs porte-parole de réguler et reformuler l’expression émotionnelle.
Les émotions mobilisées :
Ce n’est pas seulement ce que les militants ressentent qui compte, mais la façon dont ils choisissent de montrer publiquement leurs émotions. Dans le cas d’AZF, l’alternance entre recueillement, colère ou revendication a évolué selon les rapports de force internes et les attentes médiatiques.
Ce qu’il faut retenir
Les émotions partagées sont bien plus qu’une curiosité psychologique. Elles sont au cœur de notre vie sociale, de nos relations et de nos mobilisations collectives.
- Elles amplifient les expériences humaines, du stade de foot à la place publique.
- Elles renforcent les liens, mais peuvent aussi enfermer dans le ressassement si elles ne sont pas accompagnées.
- Dans les mouvements sociaux, elles ne sont pas seulement vécues : elles sont aussi mises en scène, négociées et instrumentalisées.
En somme, comprendre les émotions collectives, c’est mieux comprendre la puissance invisible qui nous relie… et parfois nous soulève.
Pour aller plus loin
- Bernard Rimé – Professeur émérite de psychologie sociale (Université catholique de Louvain).
👉 Référence phare : Le partage social des émotions (2005, Presses Universitaires de France). Cet ouvrage fondateur expose sa théorie du besoin universel de partager ses émotions et leurs effets sociaux. - Stéphane Latté – Maître de conférences en science politique à l’Université de Haute-Alsace (Laboratoire SAGE, Strasbourg).
👉 Référence mobilisée : travaux sur la sociologie des mouvements sociaux et sur la place des émotions dans la mobilisation collective. Ses analyses éclairent la dimension sociale et politique du partage émotionnel. - Christophe André – Psychiatre et psychothérapeute, spécialiste de la pleine conscience et de la psychologie des émotions.
👉 Référence phare : Psychologie des émotions (avec F. Lelord, 1998), souvent mobilisé pour vulgariser les mécanismes émotionnels et leur rôle dans la santé mentale. - Robert Zajonc – Psychologue social américain, reconnu pour ses recherches sur le lien entre émotions et cognition.
👉 Référence phare : travaux sur l’effet de simple exposition (mere exposure effect, années 1960-1980), montrant que la familiarité suscite des émotions positives. - Albert Mehrabian – Psychologue américain, spécialiste de la communication non verbale.
👉 Référence phare : Silent Messages (1971), où il propose la règle des 7-38-55 % (poids respectif des mots, de la voix et des expressions corporelles dans la transmission des émotions). - David Vellut – Psychologue clinicien, qui a inspiré aussi l’écriture de cet article.
👉 Sa réflexion s’appuie, entre autres, sur ces références pour vulgariser la notion de partage social des émotions et montrer comment elle éclaire nos comportements quotidiens (intimité, réseaux sociaux, thérapie).

