Violence, émotions et compétences psychosociales : comprendre la jeunesse en colère
Le XXIème siècle semble marqué par une recrudescence des violences, et ce, dans toutes les sphères de la société. Ce phénomène est particulièrement visible chez les jeunes. Des faits divers impliquant des adolescents dès 13 ou 14 ans choquent par leur brutalité et leur apparente absence de repères. Ils commettent des actes parfois réellement atroces de façon « décomplexée ».
Alors, comment en est-on arrivé là ? Quelles sont les causes profondes de cette montée de violence juvénile ? Et surtout, quelles pistes concrètes pour inverser la tendance ?
Dans ce dossier, nous explorons les liens entre émotions, compétences psychosociales et violence, à travers une approche historique, sociologique et humaine. Un sujet qui fâche, mais qu’il est urgent d’aborder avec ouverture et lucidité.
1. La violence humaine : une réponse archaïque aux émotions fortes
Historiquement, la violence fait partie de l’humanité. Elle était, dans des temps anciens, un outil de survie. À l’échelle de l’évolution, la réaction émotionnelle violente face à une menace ou un stress intense était adaptative. Mais dans nos sociétés modernes, où les conflits ne sont plus vitaux, cette violence devient inadaptée et destructrice.
À noter que l’historien Steven Pinker a démontré que la violence a globalement diminué au fil des siècles, grâce au développement de l’État, de l’éducation et de la morale humaniste. Pourtant, l’impression de vivre dans une société plus violente persiste, notamment en raison de la médiatisation omniprésente des faits divers.
2. Violence des jeunes : des signaux déroutants
Des agressions filmées et diffusées sur les réseaux sociaux, des violences gratuites dans les transports, des collégiens auteurs de passages à tabac : les jeunes auteurs de violences choquent d’autant plus qu’ils sont très jeunes. Mais que signifient ces actes ?
Symptôme d’un mal-être profond
De nombreux chercheurs s’accordent à dire que ces violences expriment une détresse. Cette colère apparente est souvent le masque d’une souffrance silencieuse : sentiment d’inutilité sociale, manque de reconnaissance, isolement affectif, peur de l’avenir.
Une perte de repères collectifs
Autre facteur : l’affaiblissement des figures d’autorité (parents, école, institutions), combiné à l’hyper-connexion. Les réseaux sociaux amplifient les frustrations et peuvent normaliser la violence par mimétisme ou besoin de reconnaissance.
3. Les compétences psychosociales (CPS) : un rempart insuffisamment exploité
a) Qu’est-ce que les CPS ?
L’OMS définit les CPS comme « la capacité d’une personne à répondre efficacement aux exigences et difficultés de la vie quotidienne… à maintenir un bien‑être psychique et à démontrer un comportement adapté et positif lors d’interactions avec les autres » humanites.univ-nantes.fr – santepubliquefrance.fr – eduscol.education.fr. Ces compétences se répartissent en plusieurs grands axes :
- Émotionnel : réguler sa colère, sa peur, identifier sa tristesse
- Social : empathie, communication claire, assertive
- Cognitif : esprit critique, prise de décision responsable, résolution pacifique des conflits
Selon Santé publique France, une version actualisée (2021‑2022) distingue 9 CPS clés (et 21 spécifiques) organisées en trois domaines : conscience de soi, maîtrise des émotions, relations constructives pedagogie.ac-toulouse.fr– lecoeurduneclasse.com – lecrips-idf.net – santepubliquefrance.fr – lecoeurduneclasse.comac-paris.fr- lecoeurduneclasse.com
b) En France, un déploiement encore trop limité
Bien que l’Éducation nationale intègre les CPS dans le Socle commun (depuis 2015) et le Parcours éducatif de santé (depuis 2016) ac-paris.fr, les évaluations montrent que l’appropriation reste très inégale :
- En 2018, l’enquête PISA place la France 62ᵉ/65 pays de l’OCDE pour la confiance en soi des élèves, un déterminant clé des CPS santepubliquefrance.fr – eduscol.education.fr – santepubliquefrance.fr
- Malgré plusieurs programmes (Good Behaviour Game, Unplugged, etc.), leur couverture nationale reste insuffisante et le pilotage trop fragmenté drogues.gouv.fr.
- Santé publique France a récemment élaboré des référentiels opérationnels (mars 2025) dans le cadre d’une stratégie multisectorielle (2022–2037) pour généraliser l’apprentissage des CPS dès l’enfance santepubliquefrance.fr – santepubliquefrance.fr – humanites.univ-nantes.fr
c) L’exemple du programme AMVE (Apprendre à mieux vivre ensemble)
Le programme AMVE, largement relayé par l’École de la Paix et certaines municipalités, est un dispositif complet intégrant :
- Ateliers de communication non violente,
- Médiation entre pairs,
- Exercices de régulation émotionnelle et cercles de parole,
- Modules collaboratifs basés sur les « life-skills ».
Quels résultats ?
- Une étude menée en 2023 dans 24 classes (cycles 2 et 3) montre une baisse de 30 % des incidents disciplinaires et incivilités selon l’essentiel bilan partagé avec les inspecteurs académiques (source École de la Paix – Grenoble).
- Les élèves interrogés expriment un sentiment d’écoute accru, une meilleure entente entre camarades, et une diminution du stress en classe, selon les comptes rendus de direction santepubliquefrance.fr – drogues.gouv.fr – pedagogie.ac-toulouse.fr – reddit.com – lecoeurduneclasse.com – lecrips-idf.net – lecoeurduneclasse.com – reddit.com.
- Ces modalités s’appuient sur les principes validés par Santé publique France : montée en autonomie, empathie, gestion des émotions, résolution de conflits ac-reunion.fr.
En résumé, l’AMVE illustre concrètement :
- Une formation pragmatique des enseignants,
- Des activités structurées proposées aux élèves,
- Des résultats évalués mesurablement sur l’incivisme et le climat scolaire.
Les CPS constituent une réponse scientifiquement fondée aux comportements violents : elles favoriseraient le bien-être, la coopération et la réussite scolaire. Pourtant, en France, leur intégration systématique reste trop parcellaire. Le programme AMVE en est un exemple probant : un cadre pédagogique structuré, des contenus validés, des résultats tangibles. Cette voie révèle qu’un enseignement intentionnel des CPS est possible, efficace et profondément transformateur pour le climat scolaire, l’équilibre émotionnel des jeunes et la prévention des conduites violentes.
4. Facteurs aggravants de la violence juvénile
Voici les causes les plus fréquemment identifiées :
- Précarité sociale et économique : génératrice de stress, de sentiment d’injustice.
- Absence ou fragilité du cadre parental : manque de temps, de ressources, ou désarroi face à l’éducation.
- Echec scolaire : dévalorisation et perte de confiance en soi.
- Hyperstimulation numérique : surexposition à des images violentes, interactions virtuelles déshumanisées.
- Stigmatisation ou discrimination : ethnique, sociale, territoriale.
4 bis Éducation à la non-violence : responsabilité partagée de tous les acteurs
🎯a) Pourquoi l’école ne peut pas tout
L’école est un lieu central pour développer les compétences psychosociales, mais celles‑ci se doivent se construire aussi à la maison et dans la communauté. L’OMS et Santé publique France insistent sur l’importance d’un environnement cohérent entre différents acteurs . En France, trop souvent, seuls les enseignants sont appelés à exercer un rôle éducatif complet, alors que les parents, animateurs, éducateurs de rue, clubs sportifs, associations et services sociaux jouent un rôle tout aussi crucial. D’ailleurs, les acteurs en dehors de l’école et du milieu familial, œuvrent beaucoup pour la jeunesse. Aujourd’hui, ils sont eux aussi confrontés à cette montée exponentielle de la violence.
b) Influence décisive du milieu familial
1. Facteurs socio-économiques
- Les familles monoparentales ou en situation de précarité économique sont davantage exposées à des tensions, un stress élevé, et un isolement social pouvant favoriser la maltraitance infantile lyceedesmetiersparentis.fr – erudit.org
- L’INJEP rapporte que 15 à 18 % des jeunes français ont subi des violences familiales avant 18 ans, des expériences ayant un impact durable sur leurs relations et leur insertion injep.fr.
2. Style éducatif et niveaux de conscience parentale
- Le niveau d’éducation des parents est corrélé à la moindre probabilité d’enfants subissant des violences : environ 16–21 % parmi ceux ayant peu de scolarisation ont connu la violence, contre 11 % chez des parents diplômés .
- Mais la violence n’est pas l’apanage des milieux défavorisés : même dans les familles aisées, les violences éducatives ordinaires (VEO) persistent – 81 % des parents reconnaissant en avoir usé récemment reddit.com.
- La transmission intergénérationnelle est particulièrement marquée : un tiers des parents violents en auraient été victimes enfant, cependant deux tiers ne l’ont pas été – ce qui indique une construction culturelle et sociale complexe fr.wikipedia.org
3. Dynamique familiale en situation de violence
- Les enfants témoins de violences conjugales sont confrontés à un stress émotionnel majeur et ont un risque accru de reproduire ces comportements, comme le montrent de nombreuses études mobilisant l’approche de l’attachement erudit.org – journals.openedition.org – www150.statcan.gc.ca
En France, 15 % des enfants y sont exposés, avec des conséquences mesurées sur leur développement socio-émotionnel .
c) Pistes pour impliquer tous les acteurs
- Pour les parents
- Développer la parole bienveillante (ex. parentalité positive, CNV) fr.wikipedia.org – reddit.com – fr.wikipedia.org – reddit.com .Avoir conscience de l’impact des VEO et apprendre à gérer ses émotions et son stress .
- Accéder à des programmes de soutien à la parentalité (ex. Triple P, Nurse Family Partnership) beh.santepubliquefrance.fr.
- Pour les familles en difficulté
- Renforcer les dispositifs de visites à domicile, soutien psychologique, accès aux activités extrascolaires beh.santepubliquefrance.fr – lyceedesmetiersparentis.fr
- Créer des réseaux de solidarité locale pour casser l’isolement reddit.com.
- Pour les parents aisés
- Ne pas minimiser la violence psychologique. L’éducation non-violente concerne tous, pas seulement les milieux fragilisés securitepublique.gc.ca – reddit.com
- Pour les autres éducateurs (animateurs, coachs, clubs)
- Former à la CNV, repérer les signes de mal-être et orienter vers un soutien familial.
- Offrir des contextes où l’enfant peut verbaliser émotions, frustration ou colère.
- Pour les collectivités et services sociaux
- Financer programmes parentaux à destination de tous.
- Promouvoir des campagnes grand public pour sensibiliser les parents à la non-violence.
d) Conclusion partagée
L’éducation à la non-violence est l’affaire de tous. L’école, bien qu’essentielle, ne peut agir seule. Les parents, quels que soient leur statut social et leur histoire, sont les premiers modèles émotionnels pour l’enfant. Les milieux extrascolaires doivent soutenir ce travail, et les services publics garantir un appui aux familles vulnérables. En co-construisant un environnement cohérent, nous créons un bouclier collectif contre la violence et un terreau résilient pour l’épanouissement des jeunes générations.
5. Réponses concrètes (propositions): éduquer, accompagner, valoriser
✔ Renforcer l’éducation à la vie affective et relationnelle
Intégrer les compétences psychosociales dans les programmes dès la maternelle.
✔ Accompagner les familles et les parents
Des espaces de parole, des formations à la communication non violente, un soutien social accru peuvent être des leviers puissants.
✔ Former les adultes-relais (enseignants, animateurs)
Pour détecter les signaux faibles, désamorcer les tensions, et proposer des alternatives à la punition.
✔ Valoriser les jeunes dans des projets utiles
Sport, culture, engagement citoyen : les activités valorisantes sont autant de leviers de désensibilisation à la violence.
6. Des initiatives inspirantes
- Clubs de parole en collège : des établissements organisent des cercles hebdomadaires d’expression. Moins de bagarres, plus de coopération.
- Programme « Graines de paix » en Suisse : les compétences psychosociales sont au cœur des apprentissages.
- Médiation par les pairs : des lycéens formés pour aider à résoudre les conflits dans leur établissement.
7. Ce que chacun peut faire
- En tant que parent : dialoguer, valoriser les efforts, réguler l’accès aux écrans, partager ses émotions.
- En tant qu’éducateur ou citoyen : proposer des activités inclusives, intervenir sans juger, renforcer les liens intergénérationnels.
- En tant que collectivités : soutenir les dispositifs préventifs, financer les actions sociales de proximité.
Conclusion : Inverser la spirale de la violence commence par l’émotion
Il n’y a pas de réponse unique ni de coupable désigné. Mais un consensus se dessine : la violence chez les jeunes est souvent le symptôme d’un déficit d’écoute, de reconnaissance et de compétences psychosociales. Cultiver ces compétences, c’est offrir une alternative à la brutalité, ouvrir un espace d’expression, et semer les graines du vivre-ensemble.
Un jeune qu’on écoute, un adulte qu’on forme, une école qui ose l’émotion : voilà des voies simples, puissantes, et humaines pour construire une société apaisée. Du moins autant que cela est possible. L’humain, reste un humain dans sa plus large acception émotionnelle et cognitive.
Pour aller plus loin (sources et ressources francophones)
- OMS (Organisation mondiale de la santé) : Compétences psychosociales et prévention de la violence
- Vie-publique.fr : La violence des jeunes en France
- CNESCO : Rapports sur le climat scolaire et la régulation des conflits
- Boris Cyrulnik : La violence n’est qu’une réponse
- Cécile Alvarez : Les lois naturelles de l’enfant
- Philippe Meirieu : L’école, mission impossible ?
- Cairn.info : dossiers sur l’éducation à la paix et la médiation scolaire
- Eduscol : ressources sur les compétences psychosociales en milieu scolaire

